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environnement

Libellule : ce qu'elle est, ce qu'elle mange, où la voir

Anisoptère ou demoiselle, larve aquatique, régime de prédateur, espèces de Provence : ce qui définit une libellule et comment l'observer.

10 min de lecture
Libellule : ce qu'elle est, ce qu'elle mange, où la voir

La libellule est un insecte de l’ordre des odonates, prédateur strict, qui passe la plus grande partie de son existence sous l’eau à l’état de larve avant quelques semaines de vol. Elle ne pique pas, ne mord pas l’être humain, et sa présence au bord d’un étang signale une eau en bon état.

Ce qu’est une libellule, au sens strict

Le langage courant appelle libellule tout insecte à quatre ailes qui patrouille au-dessus d’une mare. Les naturalistes découpent plus finement : l’ordre des odonates rassemble deux sous-ordres, les anisoptères, qui sont les libellules au sens strict, et les zygoptères, connus de tous sous le nom de demoiselles.

La World Odonata List, référence internationale mise à jour en continu, dépassait 6 500 espèces décrites au printemps 2026. La France métropolitaine en héberge une fraction bien inventoriée : la Liste rouge des libellules de France métropolitaine, publiée en 2016 par le Comité français de l’UICN, le Muséum national d’Histoire naturelle, l’Office pour les insectes et leur environnement et la Société française d’odonatologie, a évalué 89 espèces présentes sur le territoire.

L’anatomie explique le reste. Deux paires d’ailes actionnées séparément, ce qui autorise le vol stationnaire et la marche arrière. Des yeux composés de milliers de facettes couvrant presque tout le champ visuel. Des pattes hérissées de soies, portées vers l’avant, qui forment un panier de capture en plein vol. L’Anax empereur, l’une des plus grandes espèces d’Europe, mesure 70 à 85 millimètres de long pour 110 millimètres d’envergure et vole d’avril à octobre.

Libellule ou demoiselle : le test des ailes au repos

Trois critères suffisent, et le premier tranche presque toujours.

  • Les ailes posées : au repos, les zygoptères les replient au-dessus ou le long de l’abdomen, quand les anisoptères les laissent étalées à plat.
  • Les yeux : jointifs ou presque chez les anisoptères, nettement séparés de chaque côté de la tête chez les demoiselles.
  • Les ailes elles-mêmes : identiques à l’avant et à l’arrière chez les zygoptères, la paire postérieure élargie à la base chez les anisoptères, ce qui a donné son nom au groupe.

S’ajoute une impression que les habitués lisent de loin. La demoiselle est fine, son vol hésitant et papillonnant ; l’anisoptère file droit et vite, comme un drone en patrouille.

Pourquoi cet insecte porte autant de symboles

Le passage de l’eau à l’air nourrit toutes les lectures symboliques : métamorphose, renaissance, changement d’état. Le Japon en a tiré la plus forte. Les samouraïs ornaient casques et gardes de sabre du motif de la libellule, surnommée kachimushi, l’insecte de la victoire, parce qu’elle avance sans jamais faire demi-tour. En France, la charge est plus militante : les odonates servent d’emblème aux zones humides, dont ils partagent exactement le sort.

Une vie qui commence sous l’eau, et qui y reste longtemps

L’essentiel de l’existence d’un odonate se déroule là où personne ne le regarde. La femelle pond dans l’eau, sur un support flottant ou directement dans les tissus d’une plante aquatique. L’œuf éclot, et commence une carrière immergée qui dure des années.

Une fois éclose, la larve de libellule respire par des branchies, chasse à l’affût dans la vase ou les herbiers, et grandit par paliers. Elle subit entre huit et dix-sept mues selon l’espèce, une douzaine en moyenne. Cette phase court de un à quatre ans dans la plupart des cas, et dépasse cinq ans chez certaines espèces des tourbières froides d’altitude, où la nourriture manque et où l’eau reste glacée.

L’émergence est le moment le plus vulnérable du cycle. La larve grimpe hors de l’eau le long d’une tige, s’immobilise, puis sa cuticule se fend derrière la tête. L’adulte s’extrait, déplie ses ailes et laisse une enveloppe vide accrochée au roseau : l’exuvie. Ce détail dépasse l’anecdote, car une exuvie prouve la reproduction sur place, ce qu’une observation d’adulte en vol ne prouvera jamais.

Vient enfin la partie visible, et la plus courte : une libellule adulte vole rarement plus de un à trois mois. Les lestes du genre Sympecma font exception, puisqu’ils passent l’hiver à l’état adulte et se reproduisent au printemps suivant.

Exuvie vide de larve de libellule accrochée à une tige au bord de l’eau

Ce que mange une libellule, et comment elle chasse

Le menu tient en une phrase : d’autres insectes, exclusivement, capturés vivants. Moustiques, moucherons, mouches, taons, éphémères, petits papillons. Aucun odonate ne consomme de végétaux, à aucun stade de sa vie.

La technique fait de la libellule un cas d’école chez les biologistes du mouvement. Les premières mesures en milieu naturel, publiées par Baird et May en 1997 à l’œil nu ou aux jumelles, créditaient les libellules d’un taux de réussite de 76 %. Les travaux d’Olberg et de son équipe, publiés en 2000 avec de la vidéo ralentie, ont porté ce chiffre à 97 %, comme le rappelle l’Office pour les insectes et leur environnement, qui situe à titre de comparaison le guépard à 58,2 % et le faucon pèlerin à 34,9 %.

Le secret tient à l’anticipation. La libellule ne poursuit pas sa proie : elle calcule un point d’interception, monte par en dessous et surgit dans son angle mort.

La larve chasse autrement, avec une pièce buccale unique chez les insectes. Le masque, un labium articulé replié sous la tête, se projette en quelques millisecondes et ramène la proie aux mandibules. Larves d’insectes, vers, têtards et alevins y passent. Un étang riche en larves d’odonates régule donc ses moustiques par le bas.

Piquer, mordre : ce qu’une libellule fait vraiment

Aucun odonate ne possède de dard ni de venin. L’abdomen long et articulé qui effraie les promeneurs sert au vol, à la thermorégulation et à l’accouplement. Une grande espèce maintenue de force dans la main peut pincer la peau avec ses mandibules, sans la percer et sans suite.

Le reste relève de la légende. La libellule ne coud pas les lèvres et ne s’intéresse pas davantage à vous qu’à une branche morte. Les vieux noms régionaux, dont plusieurs évoquent le diable ou l’aiguille, ont fabriqué une réputation que la biologie contredit.

Où vivre : les espèces à guetter autour des étangs de Provence

Tout odonate dépend d’une eau libre, stagnante ou courante, avec de la végétation et du soleil. Mares, étangs, canaux, ruisseaux, bras morts, ornières forestières et bassins de jardin conviennent, chaque espèce ayant ses exigences de profondeur, de courant et de couvert.

Le Sud offre une palette que le reste du pays n’a pas. Le plan national d’actions en faveur des libellules cible 19 espèces en Provence-Alpes-Côte d’Azur, dont douze prioritaires actuellement présentes, selon l’Office pour les insectes et leur environnement qui l’anime.

Autour d’Aix, les libellules méditerranéennes se laissent approcher sans expédition.

  • Le Trithémis annelé (Trithemis annulata), venu d’Afrique et observé sur le continent français depuis 1994, remonte la vallée du Rhône ; le mâle mûr vire au violet poudré.
  • La Crocothémis écarlate (Crocothemis erythraea), rouge vif sur tout le corps chez le mâle, patrouille les berges dégagées et les bassins ensoleillés.
  • Le Caloptéryx hémorroïdal (Calopteryx haemorrhoidalis), demoiselle aux ailes sombres et au corps cuivré, ne quitte guère les ruisseaux ombragés du pourtour méditerranéen.
  • L’Agrion de Mercure (Coenagrion mercuriale), protégé par la loi, dépend des petits ruisseaux à végétation basse.
  • Le Leste à grands stigmas (Lestes macrostigma), inféodé aux étangs saumâtres, tient une place à part en Camargue.

Ces espèces cohabitent avec les oiseaux d’eau des mêmes plans d’eau, qui en font leur ordinaire : martins-pêcheurs et rousserolles prélèvent des odonates toute la belle saison. Les étangs et plans d’eau autour d’Aix-en-Provence offrent plusieurs berges où ces cinq silhouettes se croisent en une matinée de juillet.

Libellule rouge posée sur une tige sèche au bord d’un étang provençal

Un bioindicateur que les gestionnaires prennent au sérieux

Deux propriétés classent les odonates parmi les meilleurs témoins de l’état d’une zone humide. Leur cycle chevauche l’eau et l’air, donc une dégradation de l’un ou de l’autre se lit dans les populations. Et la longueur de la phase larvaire intègre la qualité de l’eau sur plusieurs années, là où un prélèvement chimique ne donne qu’un instantané.

Le raisonnement se pousse jusqu’à l’espèce. La Leucorrhine douteuse passe quatre à cinq ans sous l’eau avant d’émerger : sa présence prouve que la zone humide ne s’est pas asséchée durant tout ce temps.

Le bilan national reste préoccupant. La Liste rouge de 2016 classe 11 espèces menacées de disparition sur les 89 évaluées, et 13 autres quasi menacées. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, la révision de la liste rouge régionale publiée en 2017 recense douze espèces menacées, dont une déjà considérée comme éteinte dans la région.

La réponse publique existe. L’arrêté du 23 avril 2007 fixant les listes des insectes protégés interdit la destruction des individus, des œufs et des larves de plusieurs odonates, dont la Cordulie à corps fin, le Gomphe de Graslin et l’Agrion de Mercure, et protège aussi leurs sites de reproduction. Le plan national d’actions 2020-2030, animé par l’Office pour les insectes et leur environnement, cible 33 espèces prioritaires. Le Suivi temporel des libellules, lancé en 2011 avec le Muséum national d’Histoire naturelle dans le cadre de Vigie-Nature, mesure les tendances à partir des relevés de bénévoles.

Sécheresse, mares qui s’évaporent : la pression méditerranéenne

Une larve qui réclame trois ans d’eau permanente disparaît le jour où la mare s’assèche en juillet. Le manque d’eau frappe les libellules avant les oiseaux et avant les poissons, parce que la ressource critique se joue au fond du plan d’eau, pas à sa surface.

Le phénomène n’a rien de théorique dans le Sud, comme le montrent les cas d’étangs asséchés dans le sud de la France. La toile de fond est ancienne : la France a perdu la moitié de ses mares depuis 1950 selon l’Office français de la biodiversité, et les épisodes secs répétés achèvent celles qui subsistent.

Observer et photographier sans faire décoller l’insecte

Le créneau prime sur le matériel. Au petit matin, une libellule posée encore froide et engourdie tolère une approche à trente centimètres ; la même en milieu d’après-midi décolle à trois mètres. Les odonates dépendent du soleil pour atteindre leur température de vol, ce qui ouvre une fenêtre entre le lever du jour et la première vraie chaleur.

Quelques réflexes changent tout sur le terrain.

  • Approchez de face et lentement, sans projeter votre ombre sur l’insecte : le basculement brusque de la lumière à l’ombre déclenche la fuite.
  • Repérez les perchoirs, car les mâles territoriaux reviennent sur la même tige après chaque patrouille : attendez au lieu de poursuivre.
  • Photographiez parallèlement au plan des ailes, en mise au point manuelle, sans flash direct qui écrase les couleurs structurelles.
  • Notez la date, le milieu, le comportement et la position des ailes au repos : ces quatre informations tranchent entre deux espèces proches sur une photo médiocre.
  • Ne capturez jamais un individu à la main, plusieurs espèces étant protégées et la manipulation abîmant les ailes fraîches.

Demoiselle aux ailes repliées sur un jonc couvert de rosée au lever du jour

Accueillir des odonates dans son jardin

Une surface d’eau suffit à déclencher la colonisation, et elle est rapide : les femelles repèrent un nouveau point d’eau en quelques jours. Trois conditions séparent le bassin décoratif de la vraie nurserie.

Pas de poissons, d’abord. Les poissons rouges dévorent les larves et vident une mare de sa vie en une saison. Du soleil ensuite, cinq à six heures par jour, avec un ombrage partiel l’après-midi. Des tiges verticales enfin, iris, joncs, prêles ou massettes, indispensables à la sortie de l’eau au moment de l’émergence : une bâche nue sans végétation émergée condamne les larves arrivées à terme.

Le reste tient au creusement, détaillé dans notre guide pour créer une mare naturelle : paliers successifs, pente douce, point profond de 80 à 120 centimètres pour encaisser le gel comme la canicule. Autour du bassin, un choix de plantes adaptées à la sécheresse réduit l’arrosage et fournit des perchoirs aux mâles en patrouille. Attirer des libellules au jardin ne réclame ni pompe, ni filtre, ni introduction d’espèces.

Prochaine étape concrète : repérez la mare ou l’étang le plus proche de chez vous, retournez-y un matin de juin entre sept et neuf heures, et comptez les silhouettes posées sur les tiges. Deux visites suffisent à séparer les demoiselles des anisoptères, la troisième vous donnera vos premières espèces nommées.